03 - Chapitre 3 : Premiers pas hors de la forêt

03 - Chapitre 3 : Premiers pas hors de la forêt

Les débuts de La Loutre hors de son bois furent plus faciles qu'elle ne l'avait imaginé. Portée par les courants de la rivière, elle atteignit l'orée sans encombre.
Elle ne marqua même pas de pause lorsqu'il fallut franchir la frontière. 

Ce n’est qu’après avoir parcouru quelques centaines de mètres supplémentaires, emportée par l’eau, qu’elle s’était finalement retournée. Là, derrière elle, se dressait la forêt dense, avec ses feuillages serrés formant un rempart protecteur.
Un refuge idéal pour qui voulait s’y cacher : nourriture facile à trouver, abri contre la neige grâce aux grands épineux, et terrain de jeux infini pour une loutre joyeuse.

Mais aujourd’hui, ce foyer qu’elle connaissait par cœur, celui où elle était née et avait grandi, restait derrière elle.
Cela aurait pu la rendre nostalgique. Pourtant, son cœur débordait d'excitation.

Devant elle, l’horizon s’ouvrait à perte de vue, et les paysages qui s’étendaient sous ses yeux étaient à couper le souffle.
Des prairies infinies, hérissées de fleurs colorées, baignées par une lumière que La Loutre n’avait jamais vue. Le printemps soufflait sur ces plaines une vie nouvelle, vibrante et pleine de promesses. Même l’air semblait différent : plus vaste, plus libre, chargé de parfums qu’elle n’arrivait pas encore à identifier.

Tout était nouveau. Tout était fantastique.

Elle ondula encore un moment, laissant derrière elle la forêt qui devenait peu à peu un simple souvenir. Puis, quand le soleil commença à décliner, elle décida de s’accorder une pause

Elle avait nagé longtemps. Le soleil, bien qu’encore visible, avait baissé sur l’horizon, et sa chaleur s’était adoucie. Ses rayons caressaient désormais la rivière d’une lumière dorée, presque timide.

Ce spectacle, La Loutre n'avait jamais pu le contempler. Dans la forêt, le soleil disparaissait toujours derrière les arbres, avalé par les ombres immenses. Mais ici, elle pouvait le voir s’enfoncer lentement dans le ciel, comme une promesse d’aventure.

Tout en guettant d'un œil distrait les aigles qui volait bien loin au dessus d'elle, elle chercha un perchoir et grimpa sur un rocher qui surplombait une petite cascade. L’endroit était parfait : l’eau chantait en contrebas, et d’ici, elle dominait tout le paysage.

C'était peut être le premier couché de soleil qu'elle pouvait observer. Elle était chanceuse, pas un nuage pour lui gâcher ce moment - c'était plutôt rare dans ces montagnes nordiques. Peut-être était-ce un signe que l'univers lui envoyait ? 

Elle s'enroula sur elle même, posant la tête sur ses pattes, apaisée. Elle reste ainsi à se reposer et admirer le soleil déclinant. Le bruit de l’eau la berçait doucement. Pas de murmure étrange, pas de chuchotement de la rivière aujourd’hui.

Juste le calme immense de ces terres inconnues, le clapotis apaisant des vaguelettes, le grondement doux de la cascade.

Le ciel s’embrasa peu à peu, teinté de rose, d’orange et de rouge profond. C’était magnifique.

Elle eut une soudaine envie de peindre ce qu’elle voyait, de capturer la magie de ce moment avec son pinceau.
Mais elle n’arrivait pas à détourner les yeux.

"Il y en aura d'autres" se dit-elle simplement, le cœur léger. 

Puis, quand la nuit s’installa enfin, un tout nouveau tableau s’ouvrit à elle.
Bien sur elle avait déjà vu les étoiles depuis l'orée du bois. Mais ce soir c'était différent. Aucun arbre pour masquer l’horizon. Seulement le ciel, vaste et libre, s’étendant à perte de vue.

Elle baissa les yeux vers la rivière. L’eau reflétait les étoiles.

"Un miroir

Elle frissonna, émerveillée.

C’est alors qu’un battement d’ailes lourd et puissant se fit entendre derrière elle.
Absorbée dans sa contemplation, elle ne l’avait pas remarqué.
Lorsqu’une voix grave s’éleva, elle sursauta, manquant de tomber du rocher.

"Je ne t'ai jamais vu par ici, qui es-tu ?

Sur un rocher voisin, un grand aigle, imposant et majestueux, l’observait avec attention.
Ses yeux dorés brillaient dans la lumière de la lune naissante.

La loutre, La Loutre, un peu intimidée par sa présence, lui expliqua qu’elle venait de la forêt, et qu’elle était partie pour suivre la rivière.

L'aigle l'écouta attentivement.

" Je n’ai jamais volé jusque dans ta forêt. Trop de branches. Mon domaine est ici, au-dessus des montagnes. Mais toi, tu es libre de t’y aventurer. Mon territoire est vaste."

La Loutre hésita un instant. Devait-elle lui parler du murmure qu’elle suivait ?
Finalement, elle préféra garder ce secret pour elle.

L’aigle reprit, d’une voix posée :
" J’ai volé bien au-delà des montagnes. J’ai même vu la mer. "

"La mer ?" s'étonna La Loutre. "Mais qu'est ce que c'est ?"

Alors, l’aigle lui parla de l’immensité de l’eau, d’un monde sans fin où la terre s’arrête et où d'autres créatures règnent.
La Loutre écoutait, fascinée, les yeux ronds.

Ce n'est que lorsqu'il mentionna un élément en particulier que La Loutre marqua un temps d'arrêt. 

"L'esprit de l'air me guide. Les vents marins ne sont pas pour un aigle comme moi. Je suis né pour voler avec le souffle des montagnes."

"L'esprit de l'air ? Que veux tu dire ?"

L’aigle prit un instant pour la regarder droit dans les yeux.

"Certains animaux portent les esprits. J’en suis un. L’esprit de l’air me parle et me guide. D’autres portent la terre, l’eau, le feu. Quand tu portes un esprit, il t’accompagne, te montre le chemin."

La Loutre sentit un frisson lui parcourir l’échine.

"Il y'en a d'autres comme toi ?" s'enquit La Loutre

"J'ai connu une fois un cerf, guidé par la Terre, cela lui permettait de guider le troupeau vers les meilleurs pâturages et d'éviter certains hommes. J'ai aussi croisé, vers la mer, un phoque un peu étrange. Il ne parlait pas clairement mais il était porteur du Froid.  Ils sont rares, mais ils existent. "

Il déploya ses grandes ailes, prêt à s’envoler.

"Je suis chanceux d’entendre le vent. C’est un cadeau que peu reçoivent."

Avant de s’élever, il lança un dernier regard perçant à La Loutre :

"L'eau t'appelle petit Loutre, le vent le sait, le vent te reconnait"

Puis, dans un grand battement d’ailes, il disparut dans la nuit étoilée, laissant La Loutre seule avec ses pensées.

Elle resta un long moment immobile, les yeux perdus dans le ciel.

Ses mots résonnaient encore : "L’eau t’appelle, le vent te reconnaît."
Elle frissonna.
Elle n’était pas seule à entendre ces voix. Il existait d’autres animaux comme elle.
Mais que signifiaient ces paroles ?


Son cœur battait fort. Était-ce un don ? Ou un fardeau ?

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